{"id":60390,"date":"2026-08-27T12:30:00","date_gmt":"2026-08-27T10:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/womin.africa\/?p=60390"},"modified":"2026-08-29T12:32:43","modified_gmt":"2026-08-29T10:32:43","slug":"sur-la-langue-et-la-pedagogie-de-la-liberation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/womin.africa\/fr\/on-language-and-the-pedagogy-of-liberation\/","title":{"rendered":"Sur la langue et la p\u00e9dagogie de la lib\u00e9ration"},"content":{"rendered":"<p class=\"wp-block-paragraph\">Partout en Afrique, le colonialisme n'\u00e9tait pas seulement un projet d'exploitation \u00e9conomique et de domination politique ; c'\u00e9tait aussi un projet de contr\u00f4le linguistique et culturel. La domination coloniale visait non seulement \u00e0 d\u00e9terminer qui gouvernait et qui avait acc\u00e8s aux ressources, mais aussi \u00e0 \u00e9lever les langues europ\u00e9ennes au rang de symboles d'intelligence et d'autorit\u00e9, tandis que les langues africaines \u00e9taient syst\u00e9matiquement marginalis\u00e9es.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La litt\u00e9rature africaine a su saisir cette contradiction. Dans <em>Une si longue lettre<\/em>, Mariama B\u00e2 \u00e9crit en se confrontant aux tensions li\u00e9es \u00e0 la mise en mots des r\u00e9alit\u00e9s des femmes africaines \u00e0 travers une langue h\u00e9rit\u00e9e de la domination coloniale. Le roman d\u2019Ama Ata Aidoo <em>Notre s\u0153ur Killjoy<\/em>, de la m\u00eame mani\u00e8re, met en lumi\u00e8re la relation complexe entre l\u2019anglais, en tant que langue d\u2019expression litt\u00e9raire, et en tant que rappel d\u2019un d\u00e9racinement culturel. Ces r\u00e9flexions trouvent encore aujourd\u2019hui un \u00e9cho dans les r\u00e9alit\u00e9s actuelles \u00e0 travers tout le continent, o\u00f9 la langue reste \u00e9troitement li\u00e9e aux questions de pouvoir, de culture, d\u2019identit\u00e9, de classe sociale, de genre et d\u2019appartenance. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd'hui, dans de nombreux pays africains, l'acc\u00e8s \u00e0 l'\u00e9ducation, aux syst\u00e8mes juridiques, aux services publics et \u00e0 la participation politique d\u00e9pend encore largement de la ma\u00eetrise des langues coloniales telles que l'anglais, le fran\u00e7ais ou le portugais.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au Nigeria, par exemple, bien que plus de 250 langues soient parl\u00e9es \u00e0 travers le pays, l\u2019anglais reste la langue dominante dans l\u2019administration, l\u2019\u00e9ducation ou m\u00eame le discours politique. Des dynamiques similaires persistent ailleurs sur le continent. En Tanzanie, bien que le kiswahili soit la langue nationale, de nombreux arr\u00eats de justice continuent d\u2019\u00eatre rendus en anglais. Les citoyens qui ne comprennent pas l\u2019anglais doivent compter sur des interpr\u00e8tes pour saisir les d\u00e9cisions judiciaires qui affectent leur vie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour les femmes paysannes et issues de la classe ouvri\u00e8re confront\u00e9es \u00e0 l'exploitation mini\u00e8re, \u00e0 l'extraction p\u00e9troli\u00e8re, \u00e0 l'exploitation foresti\u00e8re, aux investissements agricoles \u00e0 grande \u00e9chelle et \u00e0 d'autres projets extractifs, l'exclusion linguistique a des cons\u00e9quences profondes, en particulier pour les femmes rurales dont la langue est intimement li\u00e9e \u00e0 leur rapport \u00e0 la terre, \u00e0 l'eau, aux for\u00eats, aux syst\u00e8mes alimentaires, \u00e0 leurs anc\u00eatres et \u00e0 leur survie. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque les informations relatives aux projets propos\u00e9s par les pouvoirs publics sont souvent communiqu\u00e9es en langues \u00e9trang\u00e8res sans que soient clarifi\u00e9es leurs implications \u2013 notamment les modalit\u00e9s du projet propos\u00e9, les risques qu'il pr\u00e9sente, les indemnit\u00e9s propos\u00e9es ou les recours juridiques disponibles pour le contester \u2013, la capacit\u00e9 des personnes concern\u00e9es \u00e0 donner un consentement \u00e9clair\u00e9 ou \u00e0 organiser une r\u00e9sistance contre ce projet fait alors de la langue une question de pouvoir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La langue chez les femmes : apprentissage, lib\u00e9ration et traduction comme outil de r\u00e9sistance<\/strong>&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La langue a jou\u00e9 un r\u00f4le central dans le d\u00e9veloppement de <a href=\"https:\/\/womin.africa\/fr\/lenseignement-en-contexte-lexpansion-de-la-langue-en-ouganda\/\">Les femmes apprennent la lib\u00e9ration<\/a>&nbsp; (WLL), le programme de formation politique de 18 mois propos\u00e9 par WoMin aux militantes de premi\u00e8re ligne. La premi\u00e8re promotion du WLL a d\u00e9but\u00e9 en juillet 2024, r\u00e9unissant 60 femmes originaires du Cameroun, de Guin\u00e9e-Conakry, de C\u00f4te d\u2019Ivoire, de Madagascar, d\u2019Afrique du Sud et d\u2019Ouganda. D\u00e8s le d\u00e9part, le WLL a con\u00e7u l'\u00e9ducation politique non pas comme un transfert de connaissances des experts vers les communaut\u00e9s, mais comme un processus d'apprentissage collectif ancr\u00e9 dans les exp\u00e9riences et les luttes des femmes elles-m\u00eames.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La cohorte ougandaise du WLL parlait huit langues et repr\u00e9sentait cinq luttes communautaires diff\u00e9rentes. L\u2019anglais aurait pu servir de langue commune pour certaines discussions, mais s\u2019y fier exclusivement aurait risqu\u00e9 d\u2019emp\u00eacher certaines femmes d\u2019exprimer pleinement leurs exp\u00e9riences, leurs questions, leurs analyses et leur imagination politique. WLL a donc d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment int\u00e9gr\u00e9 l\u2019interpr\u00e9tation dans le processus d\u2019\u00e9ducation politique. L\u2019animation alternait entre l\u2019anglais, le luganda, le runyoro et le kinyarwanda, tandis que les participantes elles-m\u00eames s\u2019impliquaient activement pour s\u2019assurer que l\u2019interpr\u00e9tation \u00e9tait bien assur\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En tant que <a href=\"https:\/\/womin.africa\/fr\/lenseignement-en-contexte-lexpansion-de-la-langue-en-ouganda\/\">Sostine Namanya, animatrice ougandaise<\/a> a expliqu\u00e9 : \u201c La traduction peut \u00eatre une solution, mais il faut pr\u00e9voir un budget pour cela et s'y pr\u00e9parer. \u201d&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans de nombreux contextes africains, les personnes ont des origines linguistiques diverses et parlent souvent plusieurs langues. Si l\u2019anglais ou le fran\u00e7ais peuvent servir de langues communes, le recours aux langues coloniales peut reproduire des relations de pouvoir in\u00e9gales et affaiblir les mouvements. L\u2019interpr\u00e9tation et la traduction deviennent donc des outils puissants pour construire des mouvements multilingues et solides, capables d\u2019approfondir la participation collective.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 2024, WoMin a publi\u00e9 des documents destin\u00e9s \u00e0 soutenir la <a href=\"https:\/\/womin.africa\/fr\/droit-de-dire-non-terres-ressources-naturelles-afrique-de-lest\/\">Campagne \u00ab Le droit de dire NON \u00bb en Afrique de l'Est<\/a> en cinq langues, qui viennent s'ajouter \u00e0 une multitude de supports p\u00e9dagogiques et de ressources, tels que son film prim\u00e9, <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=MAHLhEqBI0c\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>Les femmes soutiennent le ciel<\/em><\/a> (2021) et une bande dessin\u00e9e, <a href=\"https:\/\/womin.africa\/fr\/lancement-de-la-bande-dessinee-voices-against-extractivism-sheroes-for-change-voix-contre-lextractivisme\/\"><em>Des voix contre l'extractivisme : des h\u00e9ro\u00efnes pour le changement<\/em><\/a>. L'acte d'interpr\u00e9tation et de traduction constitue en soi un outil de r\u00e9sistance, car il remet en cause la concentration du pouvoir entre les mains des langues coloniales et permet \u00e0 davantage de personnes, en particulier aux femmes qui ont historiquement \u00e9t\u00e9 exclues des processus politiques, de participer pleinement \u00e0 l'\u00e9ducation politique et \u00e0 la construction de mouvements.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le langage et la production du savoir<\/strong>&nbsp;&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les femmes issues des milieux paysans et populaires ont su exprimer, dans leurs propres mots, une compr\u00e9hension tr\u00e8s fine de l'interd\u00e9pendance \u00e9cologique. Elles expliquent comment les for\u00eats apportent la pluie et de l'air pur, comment les rivi\u00e8res font vivre les communaut\u00e9s, et comment la destruction des \u00e9cosyst\u00e8mes menace directement leur survie et celle des g\u00e9n\u00e9rations futures.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la <a href=\"https:\/\/www.tandfonline.com\/doi\/epdf\/10.1080\/02660830.2024.2445905?needAccess=true\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">\u00c9cole f\u00e9ministe du Zimbabwe 2021<\/a>, une participante a r\u00e9sum\u00e9 la vision \u00e9cof\u00e9ministe qui s'est d\u00e9gag\u00e9e des discussions : <em>\u201c En perturbant la nature, on perturbe ou on d\u00e9truit l\u2019avenir d\u2019une femme. \u201d<\/em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette prise de conscience ne provient pas de textes universitaires ni de rapports scientifiques, mais d\u2019une exp\u00e9rience v\u00e9cue et d\u2019un savoir incarn\u00e9, acquis gr\u00e2ce \u00e0 des relations et \u00e0 des interactions \u00e9tablies avec la terre, l\u2019eau, les for\u00eats et les syst\u00e8mes agricoles. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La conscience \u00e9cologique pr\u00e9c\u00e8de souvent l'apparition d'une terminologie \u00e9cof\u00e9ministe formelle, qui est g\u00e9n\u00e9ralement \u00e9labor\u00e9e en anglais ou en fran\u00e7ais, effa\u00e7ant ainsi les exp\u00e9riences et les savoirs des femmes africaines. La marginalisation des langues autochtones se traduit donc \u00e9galement par la marginalisation des \u00e9pist\u00e9mologies autochtones.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Vers la justice linguistique<\/strong>&nbsp;&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C'est gr\u00e2ce \u00e0 la langue que les individus donnent un sens \u00e0 leurs exp\u00e9riences, partagent leurs connaissances, tissent des liens et organisent des actions collectives. Les langues coloniales ont longtemps servi d'instruments de violence et d'exclusion \u00e0 l'encontre des communaut\u00e9s paysannes et ouvri\u00e8res, en particulier des femmes.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si les mouvements \u00e9cof\u00e9ministes africains souhaitent contribuer \u00e0 une v\u00e9ritable transformation sociale, ils doivent adopter les langues que les gens comprennent et utilisent dans leur vie quotidienne. Ce n\u2019est qu\u2019en pla\u00e7ant les langues autochtones au c\u0153ur de leurs pratiques d\u2019interpr\u00e9tation et de traduction que les mouvements sociaux pourront approfondir la conscience politique collective. C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 ces pratiques que la p\u00e9dagogie populaire peut rester responsable vis-\u00e0-vis des communaut\u00e9s avec lesquelles elle travaille et contribuer \u00e0 un avenir f\u00e9ministe o\u00f9 toutes les voix seront entendues.&nbsp;&nbsp;<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Partout en Afrique, le colonialisme n'\u00e9tait pas seulement un projet d'exploitation \u00e9conomique et de domination politique ; c'\u00e9tait \u00e9galement un projet de contr\u00f4le linguistique et culturel. <\/p>","protected":false},"author":26,"featured_media":60391,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[162,150,153],"tags":[185,172],"ppma_author":[229],"class_list":["post-60390","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-feminist-popular-education","category-blog","category-latest-news-media","tag-featured","tag-women-learning-liberation"],"authors":[{"term_id":229,"user_id":26,"is_guest":0,"slug":"magdalene-idiang","display_name":"Magdalene Idiang","avatar_url":{"url":"https:\/\/womin.africa\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/image-3.png","url2x":"https:\/\/womin.africa\/wp-content\/uploads\/2025\/08\/image-3.png"},"author_category":"1","first_name":"Magdalene","last_name":"Idiang","user_url":"","job_title":"Junior Programme Officer","description":"Magdalene Idiang est une f\u00e9ministe panafricaine, une activiste et une \u00e9crivaine nig\u00e9riane qui s'est engag\u00e9e \u00e0 faire progresser la justice environnementale, climatique et de genre \u00e0 travers le continent. Avec plus de cinq ans d'exp\u00e9rience \u00e0 l'intersection de la construction de mouvements f\u00e9ministes, de campagnes pour la justice environnementale et climatique, de l'\u00e9ducation populaire et de la lib\u00e9ration des femmes, Magdalene a d\u00e9velopp\u00e9 et renforc\u00e9 des r\u00e9seaux au Nig\u00e9ria, en Afrique et dans le monde.\r\n\r\nElle termine actuellement son Master en Leadership et Gouvernance, o\u00f9 sa recherche acad\u00e9mique explore les dynamiques historiques et contemporaines du capitalisme extractif et son impact sur le r\u00f4le des femmes dans la construction de la paix \u00e0 travers l'Afrique."}],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/womin.africa\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/60390","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/womin.africa\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/womin.africa\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/womin.africa\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/womin.africa\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=60390"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/womin.africa\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/60390\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":60392,"href":"https:\/\/womin.africa\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/60390\/revisions\/60392"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/womin.africa\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/60391"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/womin.africa\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=60390"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/womin.africa\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=60390"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/womin.africa\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=60390"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/womin.africa\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/ppma_author?post=60390"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}